Si vous désirez construire une maison commode et agréable, vous
cherchez un entrepreneur non seulement habile et compétent, mais
ayant du goût et, aimant son métier.
Et l'entrepreneur vous dira que si on veut de bons
ouvriers, il faut les payer et leur permettre de travailler dans
des conditions qui les satisfassent.
Ce qui vous paraît juste et normal.
Si vous voulez faire une plantation de pêchers ou de
vignes, vous ne vous adressez pas au premier venu, même s'il
fait état de diplômes attestant qu'il connaît l'orthographe et
l'histoire. Il vous faut un ouvrier qui ait appris,
théoriquement et pratiquement, à planter des pêchers et des
vignes.
Et vous ne lésinerez pas sur le prix: il y va du sort
et de l'avenir de votre plantation.
Si votre auto est en panne, vous n'allez pas frapper à
la première porte venue, qu'elle soit d'un droguiste ou d'un
opticien. Vous ne demandez même pas le tarif d'avance.
L'essentiel est que l'auto démarre et que vous puissiez
poursuivre votre chemin.
Mais s'il s'agit de votre enfant, qui vous est cependant
plus précieux que la maison, les pêchers ou l'auto, le hasard
vous suffit. Vous le conduisez à la grille de l'école sans plus
vous informer des possibilités qu'il y trouvera de s'instruire
et de s'éduquer, ni s'il aura un instituteur titulaire, ou
seulement un débutant désigné là parce qu'il a ses bachots, qui
n'a jamais fait classe, qui n'a jamais vu faire classe, et qui
saura tout juste appliquer à ses élèves les méthodes dont il a
lui-même souffert. La bonne volonté de ce suppléant n'étant
d'ailleurs pas en cause. Nous disons seulement qu'elle ne peut
pas suffire lorsqu'il s'agit d'un métier aussi important et
aussi décisif que celui d'instituteur.
Vous abandonnez votre enfant à la porte de l'école.
Comment le traitera-t-on ? Par quelle méthode ? Avec quels
produits ? Comme il ne s'agit ni de votre maison, ni de vos
pêchers, ni de votre auto, vous ne vous posez même pas la
question. S'il est intelligent, vous a-t-on promis, il arrivera.
Mais peut-être aussi vous retournera-t-on dans quelques années,
un être mal construit, mal formé, ou déformé. Et vous ne
maudirez ni l'école, ni l'inadaptation de ses locaux, ni la
surcharge des classes, mais le maître qui n'a pas opéré le
miracle que vous attendiez.
Et qui est cet instituteur ? Comment travaille-t-il ?
Dans quelle atmosphère ? Selon quelles techniques.
Voudriez-vous seulement être à sa place ?
Vous êtes excédé de vos petits diables qui vous
font tourner la tête durant tout le jeudi ! Ne vous êtes-vous
jamais demandé si par hasard, quarante petits diables semblables
ne font pas tourner la tête à l'éducateur ?
Il a des secrets, pensez-vous, pour les faire
rester tranquilles et la discipline, les punitions. Et si par
hasard ce jeune maître ne connaissait pas encore ces secrets et
s'il en était réduit à se démener comme vous, à faire front,
sans expérience ni directive, jusqu'à en être exténué…
Vous êtes exigeants quant aux résultats, et vous
avez raison. Votre enfant doit savoir lire à la fin de l'année,
ou entrer en 6e, ou se présenter au Certificat
d'études. Mais l'instituteur est-il techniquement en mesure
d'obtenir ces résultats ? Dispose-t-il de la place
indispensable, des outils et des instruments nécessaires et pas
n'importe quels outils, mais ceux qui donnent goût au travail
parce qu'assurant une digne réussite ?
En voilà des questions, direz-vous. Et qui ne sont
pas de notre ressort. A l'éducation Nationale de garantir une
formation satisfaisante. Mais si le service est mal assuré, si
l'instituteur est débordé, si les outils dont il dispose sont
inefficaces, que fera-t-il ? Et que ferez-vous ?
Si on ajoute que ce même instituteur débutant, qui
a peut-être la responsabilité éducative de votre fils gagne
moins que votre valet de ferme, ou que l'apprenti boulanger,
vous aurez une idée des problèmes vitaux que vous avez à
connaître pour essayer de leur trouver une solution.
C'est une entreprise considérable, mais vitale, qui
appelle la conjonction compréhensive de tous les ouvriers
dévoués de l'éducation de nos enfants.